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  • Meli

De la honte de reconnaître et de parler des difficultés de son entreprise

Dernière mise à jour : 18 mai 2021

Qui peut résister à l’odeur qui envahit l’espace autour d’une boulangerie ou d’un restaurant ? D’une pizzéria, tiens. Cette odeur chaude, familière, enivrante. Vous la sentez ? Alors, imaginez. C’est le soir, il fait doux dehors. Les effluves de pizza se répandent dans la rue. Le pizzaiolo, qui a sa boutique à deux pas de chez moi, s’active à son four. C’est décidé, je ne prépare pas le dîner, je cours acheter une pizza bien chaude ; je me régale d’avance. Je dois le préciser, car cela a son importance, comme vous le verrez : nous sommes en plein confinement, 1er round.

Bonsoir ! Je m’accoude au comptoir vieillot de sa boutique elle aussi vieillotte (qu’il me pardonne !) et nous échangeons quelques mots. Je lui demande si cette période si particulière n’est pas trop difficile pour son commerce. Il me répond que ça va, qu’il s’en sort bien, qu’il n’a pas à se plaindre. Il sait que je gère une maison d’édition et il me retourne la question. En temps normal, j’aurais répondu (contre vents et marées) : tout va bien, ça tourne. Même si c’est faux (ô, orgueil, quand tu nous tiens !). Mais la situation est exceptionnelle, nous vivons une crise sanitaire sans précédent ; à ce moment-là, il me semble que cela permet de tout justifier. Car ce n’est pas que je suis de la loose, non, c’est que c’est la loose tout court, pour tout le monde (avouons-le, c’est bigrement rassurant de se dire que ce n’est pas de notre faute). Alors j’ose. J’ose dire que c’est compliqué. Que je ne peux plus travailler. Que ma trésorerie fond comme neige au soleil. Que ça s’annonce mal. Très mal. Que c’est la cata. En pire. Bref, vous imaginez le tableau (mais je suis restée sobre et digne, sans pathos, vous vous en doutez).

Contre toute attente, c’est alors qu’il me lance : « Je suis désolé pour vous. Je comprends. En fait, pour moi aussi c’est compliqué, je ne m’en sors pas non plus. J’ai de moins en moins de monde, je m’endette et je ne sais pas comment je vais bien pouvoir me sortir de cette galère. » Petit silence. Alors, c’est donc ça. Il me fait cadeau de cet aveu parce que j’ai baissé les armes, que je lui ai annoncé ma propre faillite imminente, que je lui ai indiqué que nous étions sur le même bateau. Et que oui, décidément, nous ramons comme des fous. Mais ensemble. Et ça change tout. Nous nous reconnaissons comme des compagnons de galère. Alors nous pouvons faire tomber les masques.

Je prends à ce moment-là la mesure de notre honte à dire les difficultés que nous rencontrons dans notre entreprise. Parce qu’il est blessant de dire (d’avouer, mea culpa) que nous n’y arrivons pas, que ça ne marche pas, que nous nous sommes peut-être trompés, que nous n’avons peut-être pas les épaules (les compétences, les connaissances…) pour ça. Parce qu’il est blessant de (se) dire que nous échouons. Car oui, nous le percevons la plupart du temps comme un échec. Et cet échec est d’autant plus cuisant qu’il signe la fin d’un rêve, d’un projet de vie, qu’il réduit à néant tous les sacrifices que nous avons consenti à faire. Il y va de notre liberté, aussi. Car il est des moments où nous ne voyons plus d’issue. Nous avons tout donné, nous avons travaillé sept jours sur sept, nous avons mis toute notre énergie dans cette entreprise, nous avons fait tout ce que nous pensions devoir faire, tout ce que nous étions en capacité de faire. Tout. Que rajouter à cela ? Et puis nous devons bien nourrir nos enfants, n’est-ce pas ?

En échangeant avec mon pizzaiolo, je me suis dit qu’il s’agissait peut-être de changer notre regard. Qu’il n’était pas question d’un échec, plutôt d’un signal qui nous alerte sur le fait qu’il faut sans doute changer nos manières de faire. Et s’il ne s’agissait pas de faire plus, mais de faire autrement, de faire mieux ? Et si actionner des leviers traditionnels n’était plus efficace sur un marché ultra concurrentiel et ultra connecté ? S’il fallait user d’autres méthodes, en s’inspirant des innovations et des stratégies qui font leurs preuves (et il y en a) ? Nos erreurs, nos errances, nos impasses peuvent être de formidables occasions de créativité, d’inventivité et d’originalité. C’est, après tout, par là que nous pouvons nous imposer sur le marché. Il faut sortir nos atouts, il faut s’adapter aux besoins de notre public. Mais pour cela, il faut mettre au jour nos faiblesses. Et ça, ce n’est pas facile, ô que non. Pour voir nos failles, le regard de l’autre est essentiel. Même si c’est inconfortable de les montrer, même si c’est inconfortable d’accueillir les critiques (et je sais de quoi je parle).

Depuis lors, je me suis mise en quête d’expériences inspirantes : elles le sont toutes lorsqu’elles sont partagées avec honnêteté et conviction. J’ai cherché à faire un pas de côté pour voir et agir autrement, quitte à déconstruire ce que j’avais bâti, conçu, produit. Et même si j’éprouve encore parfois de la réticence à sortir de ma zone de confort, je tente. Je me lance dans de nouvelles aventures. Je fais le pari de la confiance. Il me semble que c’est ce que j’ai de mieux à faire, à vivre. Et le reste suit. Pour de vrai.

Mon pizzaiolo va bien, et nous passons d’agréables moments à discuter et échanger chaque fois que l’odeur de ses pizzas chaudes (et délicieuses) s’immisce par mes fenêtres ouvertes et que je cède à la gourmandise. Je vous conseille l’adresse, bien entendu.

Moralité : parfois, une simple pizza peut vous changer la vie ;).






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